ENJEUX / ORIGINE FRANCE
L’origine est une première preuve. Elle ne dit pas encore comment la valeur est partagée.
Dans les rayons, les drapeaux tricolores, les mentions « Origine France », « Filière engagée » ou « Producteurs partenaires » se multiplient. Ils répondent à des attentes réelles : savoir d’où vient un produit, soutenir l’économie nationale, préserver des savoir-faire et maintenir une agriculture sur les territoires.
Mais une autre question s’impose désormais derrière celle de la provenance : qui bénéficie réellement de la valeur créée ?
La première étude de l’Observatoire de la rémunération agricole équitable, publiée en 2026 par Max Havelaar France, apporte un éclairage saisissant. Sur les 7 000 exploitations étudiées entre 2015 et 2024, 43 % des agriculteurs et agricultrices ont perçu en moyenne un revenu inférieur au SMIC. Sur les seules années 2023 et 2024, il aurait manqué 4,7 milliards d’euros par an pour garantir à tous un revenu au moins équivalent au salaire minimum.
Ces chiffres ne rendent pas l’origine française moins importante. Ils montrent simplement qu’elle ne suffit pas à raconter toute l’histoire.
Un produit peut être cultivé, élevé ou transformé en France sans que le producteur bénéficie nécessairement d’un revenu satisfaisant. Le drapeau renseigne sur un lieu. Il ne dit ni le prix payé, ni les volumes garantis, ni la durée de l’engagement, ni la manière dont les risques et la valeur sont répartis dans la filière.
De la preuve d’origine à la preuve d’impact
Pour les marques, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre origine française et juste rémunération. Il consiste à prolonger la preuve géographique par une preuve économique, sociale et durable.
Le prix payé au producteur reste l’indicateur central. Les travaux de l’Observatoire montrent qu’il constitue le levier le plus directement corrélé à l’amélioration du revenu agricole. Mais, à lui seul, un prix affiché ne raconte pas non plus tout.
Pour évaluer la portée réelle d’un engagement, il faut également regarder :
- les volumes concernés ;
- la durée des contrats ou du dispositif ;
- l’indexation éventuelle sur les coûts de production ;
- la stabilité des débouchés ;
- le partage des risques ;
- le financement de la transition ;
- et, finalement, l’impact obtenu pour les exploitations concernées.
Un prix légèrement supérieur sur une faible quantité ou pendant quelques semaines n’apporte pas la même sécurité qu’un engagement contractualisé sur plusieurs années. De la même manière, une contribution ponctuelle à un projet agricole ne constitue pas encore un mécanisme pérenne de rémunération. Elle peut toutefois représenter une première étape concrète, à condition d’être clairement qualifiée comme telle.
« Combien, à qui, depuis quand — et pour quel résultat ? »
Face à une promesse de filière, Rangoon propose une grille de lecture simple :
Combien ?
Quel montant est versé, garanti ou investi ? Quelle part du prix revient effectivement au producteur ?
À qui ?
Combien d’exploitations ou de producteurs sont concernés ? Dans quelles filières et sur quels territoires ?
Depuis quand — et pour combien de temps ?
S’agit-il d’une opération ponctuelle, d’un programme reconduit ou d’un engagement contractuel durable ?
Pour quel résultat ?
Le dispositif améliore-t-il le revenu, sécurise-t-il des volumes, accompagne-t-il une transition ou facilite-t-il le renouvellement des générations ?
Cette grille permet de dépasser l’opposition trop simple entre « communication » et « action ». Une marque a naturellement besoin de rendre son engagement visible. Mais sa communication devient d’autant plus crédible qu’elle révèle une mécanique réelle, mesurable et vérifiable.
Trois façons d’amorcer le changement
Quatre opérations conçues et déployées par Rangoon — pour Liebig, Nestlé Céréales à deux reprises et Bel — montrent que les marques peuvent intervenir à différents niveaux. Toutes ne répondent pas de la même manière à la question du revenu agricole, mais chacune peut contribuer à rapprocher l’acte d’achat d’un impact concret.
Liebig x MiiMOSA : rendre la contribution visible et traçable
Pour Liebig, Rangoon a imaginé avec MiiMOSA une opération dans laquelle 10 centimes par soupe achetée étaient affectés au financement de projets agricoles, de septembre à décembre.
Le dispositif avait une qualité essentielle : il établissait un lien simple et compréhensible entre l’achat du consommateur et une contribution identifiable sur le terrain. Il ne faut cependant pas lui faire dire davantage. Il s’agissait d’une activation ponctuelle de soutien à des projets agricoles, et non d’un mécanisme permanent de rémunération des producteurs.
Ce cas va donc dans le bon sens : il amorce une logique de contribution concrète et traçable. Pour franchir un cap supplémentaire, un dispositif de ce type gagnerait à être reconduit, élargi et accompagné d’indicateurs permettant de suivre ses effets dans le temps.

Nestlé Céréales : de « Nestlé en France » à « Parlons vrai ! »
L’engagement de Nestlé Céréales en faveur de l’ancrage français ne s’est pas construit en une seule opération. Dès 2013, une première prise de parole conçue et déployée par Rangoon, intitulée « Nestlé en France », valorisait la proximité des bassins de production, le recours au blé français et la fabrication dans des usines implantées en France — à la différence de son principal concurrent Kellogg’s.
Son univers rural et bucolique donnait une traduction immédiatement visible aux circuits courts et à l’implantation industrielle française : panneaux d’entrée de village, épis de blé, toile de jute et codes tricolores. En magasin, cette promesse prenait notamment la forme d’un îlot événementiel réunissant les différentes gammes de céréales sous une signature particulièrement explicite : « Fabriqué en France avec du blé français ». L’origine n’était donc pas cantonnée à une mention sur l’emballage ; elle structurait toute l’expérience visuelle au point de vente.
Quelques années plus tard, toujours accompagnée par Rangoon, la marque franchit une nouvelle étape. Le programme, connu en interne et en B2B sous le nom de code « Préférence », fut présenté aux consommateurs sous le nom « Parlons vrai ! ». La communication ne portait plus seulement sur l’origine et les lieux de production : elle rendait également visibles une culture plus responsable et l’accompagnement économique des agriculteurs partenaires.
En 2022, Nestlé indiquait que quatre coopératives et 129 producteurs étaient engagés dans la démarche, avec un accompagnement vers des pratiques agricoles plus durables et une prime additionnelle.
« Parlons vrai ! » dépassait ainsi le temps court d’une activation commerciale. Reconduite sur deux exercices consécutifs, en 2020 et 2021, l’opération s’inscrivait dans la durée, tout en donnant à voir une relation de filière associant un périmètre de producteurs identifié et articulant origine française, évolution des pratiques et soutien économique.
La prochaine exigence consiste à rendre régulièrement publics les résultats : évolution du nombre de producteurs concernés, montants versés, durée des engagements, surfaces accompagnées et effets économiques ou environnementaux observés.


Bel : soutenir aussi la pérennité humaine des filières
Dans le cadre de sa plateforme « Petites portions, grandes actions », Bel souhaitait rendre plus visibles les engagements portés par ses marques. Rangoon a notamment conçu et déployé l’opération « Ici, on soutient la relève de la filière lait », réunissant Kiri, Boursin et Babybel autour d’un autre enjeu majeur : le renouvellement des générations d’éleveurs.
L’engagement a été traduit en une véritable expérience shopper : théâtralisation événementielle en magasin, mobilier et supports dédiés, jeu avec obligation d’achat, contenus pédagogiques et relais digitaux. Le dispositif se prolongeait également dans les galeries commerciales par des animations interactives et ludiques, permettant d’expliquer les engagements de façon plus accessible et d’impliquer directement les familles. Il ne se contentait donc pas d’énoncer une intention ; il donnait à la relève de la filière laitière une présence concrète et immédiatement identifiable, au point de vente comme au-delà du rayon.
Cette plateforme permettait également de décliner des engagements complémentaires selon les marques — préservation de la biodiversité pour Kiri, recyclage des emballages pour Babybel — tout en conservant une architecture commune. Elle illustre la capacité de Rangoon à transformer une démarche RSE de groupe en prises de parole shopper cohérentes, mais suffisamment spécifiques pour rester légitimes pour chaque marque.
L’installation et la transmission ne se réduisent pas au seul prix payé. Elles dépendent aussi de la visibilité économique, de l’attractivité du métier, de l’accompagnement et de la capacité des filières à offrir des perspectives durables.
Une activation de cette ampleur ne constitue évidemment pas, à elle seule, la preuve d’une juste rémunération ou d’un effet durable sur l’installation de nouveaux éleveurs. Elle peut en revanche rendre visible un problème structurel et donner une traduction accessible à un programme d’action plus large. Sa force dépend alors du lien démontrable entre la parole de marque, les moyens réellement consacrés à la relève et les résultats obtenus dans le temps.


De bonnes amorces, à transformer en dispositifs pérennes
Ces quatre opérations, menées pour trois marques, ne sont ni interchangeables ni parfaites. Et c’est précisément ce qui les rend instructives.
À travers ces dispositifs conçus et déployés par Rangoon, Liebig transforme l’achat en contribution à des projets identifiés. Avec « Nestlé en France » dès 2013, puis « Parlons vrai ! », Nestlé Céréales montre comment une communication fondée sur l’origine, la proximité et la fabrication française peut évoluer vers la valorisation d’une relation plus structurée avec une filière et ses producteurs. Bel élargit la réflexion à la transmission et à l’avenir humain de la production agricole, en donnant à ces engagements une traduction shopper commune à plusieurs marques, jusque dans des animations interactives en galeries commerciales.
Tous participent à faire évoluer la communication des marques : on ne se contente plus de revendiquer une origine ou de célébrer abstraitement « nos producteurs » ; on commence à montrer une action.
Mais l’amorce doit devenir trajectoire.
Pour produire un effet structurel et construire durablement la confiance, ces démarches doivent pouvoir gagner en continuité, en échelle et en transparence. Cela suppose de :
- fixer des objectifs pluriannuels ;
- identifier précisément les bénéficiaires ;
- publier les montants engagés et les volumes concernés ;
- mesurer les résultats économiques, sociaux ou environnementaux ;
- expliquer les limites du dispositif autant que ses réussites ;
- et rendre compte régulièrement des progrès accomplis.
La pérennité ne signifie pas nécessairement reproduire indéfiniment la même opération. Elle consiste à inscrire chaque initiative dans une politique de filière cohérente, avec un point de départ, une ambition, des étapes et des preuves successives.
Ce que les consommateurs attendent désormais
Les consommateurs ne deviennent pas tous experts de la formation des prix agricoles. Mais les mobilisations du monde agricole, les débats sur les revenus et la multiplication des allégations responsables ont installé une attente nouvelle : la possibilité de comprendre et de vérifier.
Ils peuvent accepter qu’une démarche commence modestement. Ils acceptent moins facilement qu’une promesse reste vague, que son périmètre soit dissimulé ou qu’une opération ponctuelle soit présentée comme une transformation de toute la filière.
La transparence ne consiste donc pas à prétendre que tout est réglé. Elle consiste à dire clairement :
- ce qui est déjà fait ;
- ce que cela change réellement ;
- ce qui reste limité ;
- et quelle sera l’étape suivante.
C’est souvent cette honnêteté qui transforme une preuve imparfaite mais tangible en véritable capital de confiance.
L’œil de Rangoon
Chez Rangoon, nous pensons que l’origine reste une composante forte de la valeur d’un produit. Elle parle de territoire, de proximité, de savoir-faire et de souveraineté. Mais derrière le drapeau, la marque doit désormais être capable de montrer comment cette valeur circule et à qui elle profite.
Notre rôle n’est pas d’opposer les engagements sincères aux opérations de communication, ni de distribuer les bons et les mauvais points. Il est d’aider les marques à transformer une intention en dispositif crédible, puis un dispositif en engagement durable.
Une activation ponctuelle peut être un excellent commencement. À condition de ne pas être présentée comme un aboutissement.
La question décisive n’est donc plus seulement : « D’où vient ce produit ? »
Elle devient : « Combien, à qui, depuis quand — et pour quel résultat ? »
Sources
Max Havelaar France — 43 % des agriculteurs français gagnent moins que le SMIC
Max Havelaar France — Première étude de l’Observatoire de la rémunération agricole équitable
Liebig x MiiMOSA — dispositif de soutien à des projets agricoles
